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La production, parent pauvre de la valeur ajoutée dans les chaînes de valeurs mondiales

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Dans le rapport 2018 de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, les auteurs estiment que la courbe qui relie le niveau de valeur ajoutée aux différentes étapes du cycle productif tout au long de la chaîne de valeur peut se déplacer sous l’impulsion des activités numériques (p. 80). La courbe en forme de sourire devient en conséquence moins pointue, plus évasée.

Plusieurs mécanismes sont à l’œuvre : tout d’abord, la numérisation renforce la mondialisation en accentuant le mouvement de fluidification, comme le soulignait en 2010 le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa dans son livre « Accélération ». Autrement dit, on assiste à une poussée accélératrice qui touche l’économie, principalement les activités numériques avec la multiplication des plates-formes de transaction et d’innovation, l’e-business, l’e-commerce, l’industrie 4.0, etc., les formats de la production et de la distribution des produits, sans oublier la culture et les modes de vie.

La nouveauté ne réside pas dans l’échange ou le déplacement des biens, des informations, des connaissances et des hommes. La « nouveauté qualitative », selon Rosa, se situe dans la vitesse et l’absence de résistances avec lesquelles ces mouvements se produisent à l’intérieur d’un processus qui témoigne de capacités accrues d’adaptation et de coordination temporelle et spatiale.

Des processus de fabrication fragmentés

Sur ce plan, le rôle joué par les activités numériques est fondamental. Il constitue probablement l’aspect le plus significatif de l’accélération technique et sociale, comme vecteur de transmission de quantités croissantes d’informations, de connaissances et de transformation des modes d’échanger, de consommer, de produire et de travailler.

Pour autant, le processus de transmission accélérée des flux ne crée pas ipso facto des conditions stables de création et de reproduction des richesses. En effet, la pression de la concurrence, l’apparition de perturbations économiques, politiques ou sociales, poussent les grandes firmes à réorienter géographiquement les flux d’approvisionnement et les étapes de la production en reconfigurant dans l’espace de nouveaux réseaux de production et de commercialisation. Les transformations économiques, sociales et technologiques sont justifiées par la menace d’une perte de compétitivité.

La « courbe de sourire » permet de positionner les gagnants et les perdants le long de la chaîne de production. Dans les entreprises industrielles traditionnelles, la capacité à créer de la valeur dépend principalement des ressources internes (technologie, qualifications de la main-d’œuvre) et de l’efficience de la production par la qualité de l’organisation capable de synchroniser les fonctions technologique, productive et commerciale.


CNUCED, rapport sur le commerce et le développement (2018)

Ce qui se passe à l’intérieur de l’entreprise est donc plus important que les modifications de son environnement, ce qui relativise l’importance des jeux concurrentiels pour faire prévaloir celle des jeux contre la nature. Cependant, les progrès technologiques favorisent la fragmentation des processus de fabrication et la dureté des contraintes de coût accroît l’approvisionnement international des pièces et des composants qui incorporent le plus souvent du travail peu qualifié.

La diffusion des TIC et de l’Internet prolongée par le développement des technologies, numériques allant de la conception et fabrication assistées par ordinateur (CFAO) à l’impression en 3D, ont approfondi le fossé entre la valeur ajoutée par les tâches de R&D et de conception et de post-production (marketing et commercialisation) d’un côté et celles de fabrication de l’autre. La valeur ajoutée se localise dans les tâches situées en amont et en aval de la production.

La dynamique du winner-takes-all

L’essor des plates-formes numériques qui partagent certaines caractéristiques des entreprises pilotes des chaînes de valeur, apporte une autre illustration de l’aplatissement de la courbe de sourire. Par exemple, Amazon diversifie la clientèle sur sa place de marché. Celle-ci peut acquérir aussi bien des livres que des produits électroniques, ainsi que des produits alimentaires depuis l’acquisition de Whole Foods.

La production est assurée dans différents pays par des employés qui travaillent dans des entrepôts, aidés en cela par des robots intelligents qui facilitent la manutention des produits. La production est un acte banal, peu qualifié, qui consiste à identifier le produit avant de l’empaqueter pour l’expédition.

La situation est similaire chez Apple : les étapes de production de l’iPhone sont confiées à des entreprises sous-traitantes localisées dans plusieurs pays (Corée du Sud, Japon et surtout Chine), dont le taïwanais Foxconn qui ne capterait que 4 % de la valeur ajoutée de l’iPhone, produit rendu avant tout attractif aux yeux des consommateurs pour son design et les logiciels associés, dont les équipes de développement sont localisées aux États-Unis.

Autrement dit, Apple crée et capture de la valeur en assurant la coordination de plusieurs acteurs situés loin de la production : les développeurs d’applications, les fournisseurs de technologies complémentaires (logiciels, matériels, etc.), mais aussi les utilisateurs répartis dans le monde entier. En effet, dans la mesure où la valeur d’un service augmente avec le nombre de ses utilisateurs, la création collective de valeur crée des effets de réseau. L’utilisateur devient un acteur de la production, il est incorporé dans l’entreprise en créant des effets de réputation fondée sur la qualité du service. L’extension du réseau est facteur de croissance et le rythme de croissance d’un environnement numérique est la source déterminante de sa valeur.

En diffusant rapidement de nouveaux processus à travers l’organisation, y compris hors des frontières, les plates-formes accroissent leur pouvoir de marché, une forte croissance du réseau par rapport aux concurrents permettant de rafler la mise en enclenchant une dynamique du type winner-takes-all et d’atteindre des positions quasi-monopolistiques.

Un double clivage entre les entreprises

De manière similaire, la numérisation confère aux actifs immatériels un rôle prépondérant dans la répartition des revenus au sein des chaînes de valeur dans les entreprises industrielles. Ces actifs englobent la R&D et la conception, mais aussi les logiciels, les études de marché, les bases de données, les brevets, etc. Tous ces éléments imprègnent l’ensemble du cycle productif.

Plus globalement, en cherchant à identifier les gagnants et les perdants, on observe qu’un un premier clivage se forme entre les entreprises. Sont gagnantes celles qui sont de grande taille, globalisées et leaders technologiques, tandis que sont désignées comme perdantes les entreprises de taille petite et moyenne, insérées localement et incapables d’accéder aux actifs numériques, en particulier en raison de la difficulté de déterminer les limites des droits de propriété intellectuelle.

S’agissant d’une surface de terre donnée, le droit de propriété est précisément défini par les limites géographiques. Ces frontières naturelles n’existent pas dans le cas de la propriété intellectuelle. Ce qui peut conduire à privatiser une technologie et à créer des enclosures telles que la connaissance est utilisée moins efficacement. Les brevets accroissent la tendance à la sur privatisation des actifs immatériels.

Un deuxième clivage se forme les individus détenteurs d’actifs, hautement éduqués et mobiles, ayant accumulé des connaissances technologiques, managériales et professionnelles et les salariés peu ou faiblement qualifiés. La mondialisation activée par les outils numériques a accru l’offre de travail. Elle a abaissé les barrières à l’entrée sur le marché du travail pour des groupes qui en étaient auparavant exclus et pour des tâches à faible contenu et sans possibilités d’apprentissage.

Une opposition se dessine donc entre la base matérielle (la production de biens fournis par du capital technique associé à du travail faiblement qualifié) et la base immatérielle centrée sur les applications, les services, la transformation des pratiques économiques et des emplois.



Bernard Guilhon, Professeur de sciences économiques, SKEMA Business School

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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